Revue de presse

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Portrait paru dans Télérama

Pour faire le portrait d’un oiseau… écoutez son chant.

Mélodie et tempo changent, selon l’heure et la saison, l’urgence (approche de prédateurs), la vigilance (délimitation et protection du territoire) et le désir (appel des amours). Selon, aussi, le lieu : îles ou vallées isolées font naître des dialectes locaux. Selon, encore, l’ancienneté de la famille : oies ou mouettes, vieilles de quelque cent cinquante millions d’années, ne disposent que de cris, alors que les jeunes passereaux (seulement dix millions d’années d’existence) poussent loin d’évolution musicale : chaque mâle a son chant, unique au monde…

« Les oiseaux nous ont appris la musique : les appeaux sont les premiers instruments à vent façonnés par l’homme. Ils nous ont appris la danse, aussi… », prélude Jean-C. Roché. Son deuxième prénom, Claude, « le boiteux » en latin, ne convient guère à cet explorateur de la planète à plumes. Depuis plusieurs décennies, Jean, donc, parcourt le monde pour écouter les oiseaux. Sa phonothèque abrite sept mille heures d’enregistrement. Sa maison d’édition, Sittelle (devenu Frémeaux & Associés), a publié près d’une centaine de disques, cassettes et CD. Son tout premier album, Oiseaux de Camargue, lui a valu à la fin des années 50 le prix de l’académie Charles-Cros (« Je l’ai reçu en même temps que Brel, Aznavour, Marie-Claire Alain… Nous avons débuté ensemble, si j’ose dire ! ») qui l’a à nouveau couronné il y a trois ans, pour le coffret réunissant tous les oiseaux d’Europe. Jean-C. Roché a pourtant commencé sa carrière avec des images. Celles de Vies d’insectes, court métrage que François Truffaut fit passer dans les salles de cinéma avant Jules et Jim, adapté du roman d’Henri-Pierre Roché, le père du futur ornithologue et bioacousticien (Bioacoustique : science de la communication sonore animale). Pour un coup d’essai, ce fut un coup de maître, primé au Festival du film scientifique en 1958. Le débutant, qui avait acquis sa caméra en vendant des crapauds aux laboratoires, sur les conseils de Jean Rostand, son partenaire aux échecs, choisit de la troquer contre du matériel sonore. Lourd et encombrant, à l’époque. Le jeune homme grimpait aux arbres pour y installer micros et câbles… Il inventa ensuite un réflecteur parabolique, « une sorte de téléobjectif sonore », plus léger et plus précis. Les stages et les expéditions du Ceba, le Centre d’études bioacoustiques alpin, qu’il a récemment fondé, permettent aux amateurs et aux professionnels de surprendre les mélodieux échanges des hôtes de ces bois. C’est ainsi que lui-même a appris le métier, en accompagnant dans leurs sorties les maîtres ornithologues de la génération précédente. « Quand on a appris à reconnaître une centaine d’espèces, ça devient plus facile ! »

Aujourd’hui, encore et toujours, les divas du ciel étonnent leur auditeur. « Non seulement ils voient mieux que nous – l’aigle a une acuité visuelle dix fois supérieure à la nôtre -, mais ils peuvent émettre et percevoir quatre cents sons à la seconde. Alors qu’au-delà de quarante, nous n’entendons plus qu’un son continu… Je vais publier à la rentrée La Musique cachée du chant des oiseaux, ces mélodies trop rapides pour notre oreille, en utilisant le ralenti pour en faire entendre la beauté. » Cette beauté que Messiaen venait souvent découvrir, au retour de l’explorateur, pour édifier son propre Catalogue des oiseaux… Les deux hommes avaient le projet d’un disque commun, réunissant les compositions de l’un, inspirées par les chants préférés de l’autre. La mort a imposé silence au musicien, mais les mélodies entre toutes aimées par l’ornithologue s’élèvent soudain dans sa maison, à flanc de montagne. Voici l’alouette lulu, dont personne ne sait pourquoi il lui arrive de chanter la nuit, en plein vol : « peut-être le plus beau chant d’oiseau en Europe ». Voici la grive des bois d’Amérique, le siffleur des montagnes antillais, le cossyphe africain, le troglodyte-musicien d’Amazonie… L’inventive harmonie ruisselle, rayonne, coupe le souffle. Le nôtre. Dehors, le merle noir appelle sa merlette, et la fauvette des jardins module sa séduction, avant de bientôt s’envoler pour l’Afrique. L’oiseleur des chants sera de tous les rendez-vous.

Anne-Marie PAQUOTTE